La diaspora iranienne, acteur clé d’une contestation mondialisée
Des manifestants opposés au régime iranien brandissent des drapeaux iraniens lors d'un rassemblement devant l'ambassade d'Iran, dans le centre de Londres, le 12 janvier 2026. ©Henry NICHOLLS / AFP

Manifestations, black-out informationnel, lobbying international: depuis fin décembre 2025, la contestation iranienne se joue autant à l’intérieur du pays qu’à l’étranger. La diaspora iranienne s’impose comme un acteur clé du mouvement, combinant communication médiatique, force politique et levier économique. Comment l’exil iranien est-il devenu l’un des espaces où se joue désormais une partie de l’avenir politique du pays?

Depuis le 28 décembre 2025, l’Iran connaît une vague de manifestations d’une ampleur inédite. Mais cette contestation ne se joue pas uniquement à Téhéran, Ispahan ou Chiraz. Elle s’étend bien au-delà des frontières du pays, portée par une diaspora estimée aujourd’hui à environ 4,5 millions de personnes, réparties principalement entre l’Amérique du Nord et l’Europe. En 2024, selon la Banque mondiale, les Iraniens de l’étranger ont transféré plus de 1,3 milliard de dollars vers leur pays d’origine, malgré les sanctions et les restrictions financières. Autant de chiffres qui rappellent que la diaspora iranienne est un acteur social, politique et économique structurant, dont le rôle s’inscrit dans l’histoire du pays.

Entre ancrages historiques et nouveaux pôles

Le phénomène diasporique iranien s’enracine dans la révolution islamique de 1979, qui provoque une première vague massive d’exils politiques touchant les élites administratives, militaires, universitaires et économiques liées à l’ancien régime impérial. Les années 1980, marquées par la guerre Iran-Irak et la consolidation autoritaire du nouveau pouvoir, accentuent ces départs.

À partir des années 1990, puis surtout après le mouvement vert de 2009 né de la contestation des résultats de l’élection présidentielle, les soulèvements de 2019 déclenchés par la hausse des prix du carburant, et les mobilisations de 2022 provoquées par la mort de Mahsa Amini après son arrestation par la police des mœurs, l’exil iranien change de nature. Il ne concerne plus seulement des opposants politiques identifiés, mais aussi une jeunesse confrontée à la crise économique, à la répression et à l’absence de perspectives.

Cette diaspora se distingue par un niveau d’éducation élevé et une forte présence dans les secteurs de la recherche, de la médecine, de l’ingénierie, des nouvelles technologies et de la finance. Selon l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), l’Iran figure depuis plus d’une décennie parmi les pays connaissant l’un des taux de fuite des cerveaux les plus élevés du Moyen-Orient.

Sur le plan quantitatif, l’ampleur de la diaspora varie selon les méthodes de comptage. Le ministère iranien des Affaires étrangères recensait 4.037.258 Iraniens vivant à l’étranger en 2021, tandis que les Nations unies estiment leur nombre entre 4,1 et 4,5 millions.

Concernant la répartition géographique, près de 40% des Iraniens de l’étranger résident en Amérique du Nord, selon le Département des Affaires Économiques et Sociales des Nations unies (UN DESA). Les États-Unis constituent le premier pôle, avec 1,5 à 2 millions de personnes d’origine iranienne, suivis du Canada (près de 400.000), autour de centres urbains devenus emblématiques comme Los Angeles – “Tehrangeles” – et Toronto.

L’Europe concentre pour sa part 1,2 à 1,4 million d’Iraniens, principalement en Allemagne, au Royaume-Uni et en France, mais aussi en Suède, aux Pays-Bas et en Italie, avec des pôles historiques à Londres, Paris et Berlin.

Enfin, aux côtés de ces ancrages anciens, la Turquie s’est récemment imposée comme une destination majeure, illustrant l’évolution des flux migratoires. Selon les données relayées par l’Organisation internationale pour les migrations et les autorités turques, les Iraniens figurent parmi les premiers investisseurs étrangers dans l’immobilier depuis 2020. Ils ont créé plus de 1.600 entreprises en une seule année, attirés par la proximité géographique, la facilité d’installation et un accès indirect aux marchés internationaux.

De l’exil à l’activisme transnational: médias, réseaux et alliances politiques

L’activisme diasporique s’inscrit dans une logique transnationale désormais bien documentée par la recherche, où action médiatique et action politique sont étroitement imbriquées.

Déclenchées en Iran le 28 décembre 2025, les manifestations ont trouvé, au fil des jours, un relais à l’étranger. À mesure que la répression s’intensifiait et que les canaux de communication se refermaient, la mobilisation transnationale a gagné en ampleur, combinant campagnes numériques et plaidoyer politique. Des rassemblements de soutien ont notamment eu lieu à Paris, Londres, Vienne et Istanbul.

Cette dynamique s’est encore renforcée avec la stratégie de black-out informationnel adoptée par les autorités iraniennes. L’accès à Internet et aux réseaux téléphoniques est quasi totalement coupé depuis le 8 janvier, selon Iran Human Rights, rendant extrêmement difficiles les communications avec l’extérieur. Face à cette censure, des membres de la diaspora ont tenté de maintenir des canaux de contact par des moyens de contournement: cartes SIM étrangères, connexions via les zones frontalières ou recours ponctuel au réseau satellitaire Starlink.

Depuis les années 2000, la diaspora iranienne s’est structurée comme un relai permanent de l’information, assurant la collecte, la vérification, la traduction et la diffusion de contenus en provenance d’Iran. Des ONG basées à l’étranger, comme Iran Human Rights, Amnesty International ou Human Rights Watch, s’appuient largement sur ces réseaux diasporiques pour documenter les violations des droits humains, établir des bilans de victimes et alerter les médias internationaux.

Parallèlement, de nombreux médias d’opposition persanophones opérant depuis l’étranger, diffusés principalement en ligne ou par satellite, jouent un rôle clé dans la construction d’un contre-récit face à la propagande officielle.

Cette structuration se manifeste également dans les tentatives de recomposition politique de l’opposition iranienne en exil, longtemps fragmentée. Reza Pahlavi, fils du dernier chah d’Iran, a cherché à jouer un rôle de catalyseur symbolique, en multipliant les initiatives visant à fédérer des courants idéologiquement hétérogènes – monarchistes, républicains, militants des droits humains – autour d’un discours centré sur la transition démocratique.

Mais cette figure ne résume pas, à elle seule, l’opposition diasporique. D’autres dynamiques, souvent plus collectives, se sont imposées au fil des crises. Par exemple, des réseaux issus du mouvement «Femmes, Vie, Liberté», apparu après la mort de Mahsa Amini en 2022, continuent d’animer des campagnes internationales coordonnées, mêlant manifestations, actions symboliques et plaidoyer auprès des institutions occidentales. Des collectifs transnationaux d’avocats, de journalistes et de militants des droits humains, implantés en Europe et en Amérique du Nord, travaillent parallèlement à la documentation juridique des crimes du régime, en lien avec des mécanismes onusiens et des juridictions nationales.

Un levier économique sous contraintes

Sur le plan économique, la diaspora iranienne constitue un levier ambivalent. Selon les estimations de la Banque mondiale, les transferts financiers vers l’Iran dépassent le milliard de dollars par an, malgré les sanctions internationales et les restrictions bancaires. Ces flux, souvent informels ou indirects, représentent une source de subsistance essentielle pour des millions de familles, dans un pays miné par l’inflation, la dépréciation de la monnaie et la chute du pouvoir d’achat.

Mais ce soutien vital s’inscrit dans un système économique largement contrôlé par l’État et par les Gardiens de la révolution. Le Fonds monétaire international (FMI) souligne que ces structures dominent des secteurs entiers de l’économie – énergie, infrastructures, télécommunications – et captent une part significative des flux financiers circulant dans le pays. Dès lors, les transferts de la diaspora, même lorsqu’ils sont destinés à un usage privé, contribuent indirectement à alimenter un écosystème économique sous contrôle politique, notamment par les mécanismes de change, de taxation implicite et de circuits financiers parallèles.

À cela s’ajoute une autre contrainte liée aux sanctions internationales. Si celles-ci visent officiellement à affaiblir les capacités financières du régime, leur impact pèse aussi sur la population civile. Selon les analyses du FMI, les restrictions financières ont renforcé le recours à des circuits informels, rendant les flux plus opaques et plus difficiles à réguler.

Enfin, cette ambivalence se manifeste aussi dans le potentiel d’investissement. Si une partie de la diaspora dispose d’un capital économique considérable, celui-ci reste largement retenu à l’étranger, faute de garanties juridiques et de sécurité politique en Iran.

Au sein de la diaspora, ces contradictions nourrissent des débats intenses et durables, faisant de l’économie un champ de lutte politique, révélateur des dilemmes moraux qui traversent l’exil iranien.

La diaspora iranienne apparaît alors, dans le contexte actuel, comme l’un des espaces où se joue une partie de l’avenir politique du pays. Reste à savoir si cette mobilisation mondialisée saura dépasser la contestation pour se transformer en projet commun, capable d’accompagner une éventuelle transition post-régime.

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