Quand le bazar iranien, soutien de la révolution islamique, se retourne contre le régime
Des gens font leurs achats au bazar Tajrish dans la capitale iranienne Téhéran, le 29 décembre 2025. ©Atta Kenare / AFP

Fin décembre 2025, une vague de grèves de commerçants a traversé l'Iran. Pas n'importe quels commerçants : ceux du bazar, ce labyrinthe de ruelles marchandes qui, depuis la révolution islamique de 1979, incarnait l'un des piliers les plus fidèles du pouvoir théocratique. Leur colère marque bien plus qu'une crise économique : elle signale la rupture d'un pacte historique.

Aujourd'hui, ce bastion historique se retourne contre ceux qu'il a portés au pouvoir. Inflation galopante, fiscalité écrasante, budget militarisé : les commerçants dénoncent un État qui les sacrifie sur l'autel de ses ambitions sécuritaires. Ce qui se joue dans ces ruelles commerçantes dépasse la simple révolte fiscale. C'est l'effondrement d'un équilibre sur lequel la République islamique a construit sa légitimité.

Un acteur central de l’histoire politique iranienne

Le bazar iranien ne se réduit pas à un espace marchand. Comme le rappelle une analyse de l’United States Institute of Peace publiée dans Iran Primer, il constitue depuis des siècles un lieu de sociabilité, de circulation de l’information et de mobilisation politique. À l’instar de l’agora grecque ou du souk arabe, le bazar a structuré la vie urbaine iranienne bien au-delà des échanges économiques.

Historiquement, la proximité physique et sociale entre le bazar et la mosquée a favorisé une alliance durable entre commerçants et clergé chiite. Cette relation s’est traduite par un soutien financier aux institutions religieuses, mais aussi par une capacité de mobilisation collective exceptionnelle, visible lors de la révolution constitutionnelle du début du XXᵉ siècle, du mouvement de nationalisation du pétrole sous Mohammad Mossadegh, puis lors de la chute du régime Pahlavi.

De pilier révolutionnaire à partenaire désillusionné

La révolution islamique de 1979 a consacré l’importance du bazar. Les commerçants ont financé la mobilisation, soutenu les grèves et offert une infrastructure logistique décisive au mouvement dirigé par l’ayatollah Khomeini. En retour, nombre d’entre eux ont obtenu des positions clés dans l’appareil économique et administratif du nouveau régime.

Mais cette relation s’est progressivement dégradée. Selon Iran Primer, l’économie post-révolutionnaire, fortement étatisée et marquée par l’imprévisibilité réglementaire, n’a pas bénéficié au bazar en tant qu’institution collective. Si certains marchands proches du pouvoir ont prospéré, la majorité a subi les effets des contrôles de prix, des campagnes contre la « spéculation » et des restrictions commerciales.

L’Encyclopaedia Iranica souligne que cette tension entre l’État et le bazar n’est pas nouvelle : elle traverse l’histoire iranienne. Toutefois, elle s’est intensifiée avec la montée en puissance d’un État sécuritaire qui traite désormais les commerçants comme des variables d’ajustement budgétaire.

Mondialisation, sanctions et recomposition économique

La centralité économique du bazar a également été érodée par des transformations structurelles. La mondialisation, l’urbanisation rapide et l’émergence de centres commerciaux modernes ont réduit son monopole sur la distribution. Les sanctions internationales ont ajouté une couche supplémentaire de contraintes, obligeant les commerçants à recourir à des circuits complexes via des plateformes régionales comme Dubaï ou Mascate.

Selon les données citées par Iran Primer, la contrebande représenterait plusieurs dizaines de milliards de dollars par an, témoignant à la fois de la résilience des réseaux marchands et de la dysfonction chronique du système commercial officiel. Mais ces stratégies de contournement ont un coût élevé et fragilisent les acteurs les plus modestes du bazar.

Une rupture politique inédite

Les protestations de décembre 2025 s’inscrivent dans ce contexte. D’après Iran International, les marchands dénoncent un budget qui réduit les subventions tout en augmentant les dépenses militaires, transférant la charge financière vers les ménages et les petites entreprises. Le bazar rejette désormais ouvertement le choix stratégique de privilégier les missiles et la sécurité au détriment de la stabilité économique.

Cette évolution est notable : historiquement, les bazaris ont souvent exprimé leur mécontentement de manière ponctuelle et ciblée, obtenant parfois des concessions. Aujourd’hui, leurs slogans rejoignent ceux de la rue et mettent en cause les priorités mêmes du régime. Le renvoi du gouverneur de la Banque centrale est perçu non comme une réforme, mais comme un geste symbolique sans portée structurelle.

Un baromètre du rapport État-société

Le bazar iranien demeure un indicateur sensible de l’équilibre politique du pays. Comme le rappelle l’Encyclopaedia Iranica, il a survécu à des transformations urbaines, économiques et idéologiques majeures grâce à sa capacité d’adaptation. Mais sa fonction de relais entre société et pouvoir s’effrite lorsque l’État ne garantit plus ni prévisibilité ni protection.

La confrontation actuelle illustre un basculement : ce qui fut longtemps un pilier du régime devient un révélateur de ses contradictions internes. Si le bazar n’est plus l’unique moteur de la contestation, son entrée en dissidence fragilise un peu plus le socle social sur lequel s’est construite la République islamique.

 

Commentaires
  • Aucun commentaire