La révolte des humiliés et la fin des dystopies meurtrières ? 
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La concomitance des événements au Venezuela et en Iran nous renvoie à des registres multiples de géostratégie, de changement des paradigmes de la vie internationale, de rébellion civile, et de mutations des cultures politiques, après la seconde mort des grands récits et le déclin de tous les mythes qu’ils ont suscités. Nous faisons face à des scènes politiques désertes où la désillusion, le cynisme et la froideur d’un univers démythologisé où des femmes et des hommes sont en train de tisser des liens d’empathie, de solidarité et d’espérance alors que tout tombe autour d’eux.

Le crépuscule des idoles s’effectue au prix de grands sacrifices délibérément consentis par des hommes et des femmes qui ont tout perdu, sauf le sens de l’injustice qu’ils subissent et leur volonté d’en finir avec cette comédie ubuesque et macabre. Un collectif composé, entre autres, de la militante des droits de l’homme, Nergues Mohammadi (prix Nobel de la paix, 2023) et du cinéaste Jafar Panahi réaffirme que “la seule voie de salut pour l’Iran consiste en une transition en dehors de la République islamique (…). L’avenir de l’Iran repose sur un ordre démocratique, fondé sur la souveraineté du peuple, l’intérêt national et des relations saines et amicales avec le reste du monde.” Les Iraniens veulent en finir avec les carcans d’une dystopie meurtrière et renouer avec le reste du monde sur la base d’un nouvel ordre démocratique. La férocité de la riposte témoigne du désemparement de la dictature islamique et de ses affidés face aux bouleversements révolutionnaires en cours.

Nous passons pour la première fois le cap des tentatives vouées à l’échec au stade d’une action révolutionnaire évolutive qui est en passe de saborder les barrages habituels établis par un régime totalitaire et un État terroriste qui a un rapport décomplexé à la violence. Le renversement du régime est désormais une question de temps à un moment où toutes les digues s’effondrent les unes après les autres. Le dysfonctionnement du système est intégral et la gouvernance tourne à vide alors que les problèmes de tous ordres prolifèrent de manière métastatique. Un jeune opposant explique, à juste titre, la nature de la crise actuelle : “Nous sommes principalement victimes de la corruption du système. C’est pourquoi notre révolte n’est pas seulement économique, elle est aussi politique et écologique.” 

La gravité des crises écologiques (désertification galopante, destruction des nappes phréatiques, pollution, urbanisme sauvage…), économiques et financières (anachronisme du tissu industriel, marginalisation économique, chômage structurel, économie souterraine, dévaluation du toman 1 US 1 400 000 ±), la paupérisation de masse (40-70 %/100 de la population vit sous le seuil de pauvreté, accroissement des bidonvilles 16 000 000, de la toxicomanie 4 400 000 d’addicts…). À cela s’ajoute un état d’anomie diffuse qui atteint tous les paliers de la vie sociale. La confluence des pathologies sociales a non seulement augmenté, mais elle a détruit le lien social et toutes formes de sociabilité primaire au bénéfice d’un état de violence, de délinquance et d’ensauvagement généralisé. Il suffit de fréquenter le cinéma iranien pour se rendre compte de l’état de démoralisation qui prévaut dans une société qui a perdu tous les repères. 

Les instances religieuses qui doivent hypothétiquement servir de régulateurs sont en réalité les sources premières des dynamiques corrosives qui opèrent de manière transversale. La jurisprudence islamique a modifié les registres de la normalité et de la licéité en vue de consolider l’emprise d’une religiosité totalitaire. Les perversions de l'institution religieuse, quoique tournées en dérision et dénoncées par les Iraniens, n’ont jamais été réformées. Elle font partie de l'appareil idéologique dont se sert l’État totalitaire pour asseoir sa légitimité et déjouer toute entreprise de délégitimation. Le refus de cette domination totalitaire n’a jamais discontinué tout au long de ce parcours qu’on croyait interminable.

Autrement, les leviers du changement en cours s’inscrivent dans les interstices d’une mutation géopolitique et géostratégique qui est en voie de reconfigurer les schémas de la vie internationale et de restructurer les rapports de force ainsi que les champs sécuritaires et politiques. Les nouvelles alliances totalitaires qui se sont organisées autour de l’axe russo-chinois, de ses zones d’influence, et des doxas idéologiques qui leur servent d’étayage sont fortement contestées et n’arrivent pas à asseoir leur légitimité sur des récits caducs et sans aucun effet d’entraînement. 

La récit islamique s’est imposé comme recours ultime avec la crise des régimes autocratiques qui ont prédominé dans le monde musulman et à l’ère des vagues migratoires massives en direction des démocraties occidentales et à leurs multiples instrumentations afin de remettre en cause les valeurs fondamentales de leurs régimes politiques, de mener à bien des politiques séparatistes et de questionner leur sécurité stratégique. 

La politique de subversion frontale du trumpisme vise à casser les nouveaux verrouillages de la nouvelle guerre froide au point d’intersection de ses axes de déploiement. Les modulations contemporaines de la doctrine Monroe partent d’une hypothèse transcontinentale et de ses inscriptions géographiques mutantes, d’où les effets de symétrie entre les scénarios vénézuélien et iranien. La chute tendancielle des deux régimes dans sa double composante stratégique et contestataire est désormais sanctuarisée par la politique américaine et ses relais stratégiques. Ce n’est pas un hasard que les populations civiles soumises à des régimes de répression engagent des dynamiques de rébellion soutenues par les États-Unis et Israël dans le cas de l’Iran, et inspirées par leurs modèles politiques quelles qu'en soient les différences respectives.

Les systèmes d’alliance partent sur de nouveaux axes de coopération et d’action. Les États-Unis servant dans les deux cas de bouclier stratégique, d’arbitre politique et de partenaire économique privilégié. Les scénarios de transition sont négociés de manière progressive en vue d’éviter les écueils de l’effondrement brutal, des bouleversements chaotiques et des guerres civiles qui leur sont inhérents. Le scénario iranien semble avancer sur un tracé de changement endogène conduit par les mouvements de contestation civile secondés par les renseignements américain et israélien. Le changement des rapports de force induit par la destruction des infrastructures militaires et nucléaires, et le travail d’arbitrage préparent la voie à une alternance consensuelle et pacifiée. 

Apparemment les diverses ailes de l’opposition iranienne ont opté pour l’héritage monarchique comme fédérateur national et symbole d’une légitimité historique antécédente à l’ère islamique qui correspond davantage à l’ère persane et ses mythes fondateurs, il fallait en finir avec le référent islamique comme instance de légitimation. Cela faisait longtemps que les Iraniens ont opté pour l’onomastique persane et pour le calendrier festif zoroastrien pour se démarquer du référent islamique. Le processus révolutionnaire et ses effets mutants sont à suivre de près, afin de comprendre les restructurations stratégiques en cours. Nous avons affaire à des ruptures tant politiques que conceptuelles qui nous interpellent à maints égards.

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