Assurance santé: la spirale des primes sous tension au Liban
L'assurance santé sous pression, entre inflation et dysfonctionnement ©This is Beirut

Hausse continue des primes, bras de fer entre assureurs et hôpitaux, recul du nombre d’assurés et déséquilibres structurels: le modèle de l’assurance santé au Liban est mis à rude épreuve, sur fond d’inflation, de crise sanitaire et de concurrence malsaine.  

La hausse continue des primes d’assurance santé pose désormais la question de leur soutenabilité. À chaque renouvellement annuel, les assurés sont confrontés à de nouvelles augmentations, que les compagnies et les hôpitaux justifient par la double pression de l’inflation locale et de l’inflation importée.

Faute de mécanisme de réduction de prime lié à la faible sinistralité — autrement dit, d’un bonus fondé sur l’historique de consommation médicale —, l’intégralité de la charge est reportée sur le souscripteur. Celui-ci se retrouve contraint soit d’absorber le surcoût, soit de restreindre son recours aux soins, parfois jusqu’aux portes de l’hôpital. Selon des estimations préliminaires, le nombre de Libanais couverts par une police d’assurance est passé de près de 600 000 avant 2019 à environ 400 000 aujourd’hui.  

Hôpitaux – assureurs : le bras de fer s’intensifie

« Enrayer la spirale inflationniste des primes d’assurance reste un chantier délicat », confie un professionnel du secteur interrogé par Ici Beyrouth. En coulisses, un bras de fer oppose assureurs et établissements hospitaliers, chacun tentant de préserver ses équilibres financiers. Des négociations tendues sont engagées afin de maintenir les tarifs hospitaliers dans des fourchettes jugées soutenables.

Récemment, les assureurs ont opposé une fin de non-recevoir à une demande de hausse de 15 % des tarifs hospitaliers, après avoir consenti, l’an dernier, une revalorisation de 5 % des honoraires médicaux. Selon des sources proches de l’Association des compagnies d’assurance au Liban (Acal), les hôpitaux universitaires se seraient montrés plus modérés, réclamant des augmentations comprises entre 3 et 5 %.

De son côté, le syndicat des hôpitaux privés est monté au créneau, accusant les assureurs d’avoir relevé leurs primes à plusieurs reprises depuis 2019, tout en maintenant la couverture des tarifs hospitaliers à 60 à 75 % de leur niveau d’avant-crise, c’est-à-dire avant le déclenchement de la crise multidimensionnelle.

L’offensive des assureurs

Durant la crise économique, de nombreux assureurs ont réduit les tarifs médicaux de 30 à 35 %, une politique qui s’est révélée insoutenable. Aujourd’hui, le secteur en paie le prix. Les tarifs hospitaliers ont fortement augmenté sous l’effet de l’inflation et de la suppression des subventions publiques sur les médicaments, les prothèses et les fournitures médicales. «Dans ce contexte, les augmentations de primes sont parfois inévitables et résultent de facteurs largement indépendants de la volonté des assureurs», selon un autre professionnel du métier consulté par notre média.

Dans le même ordre d’idées, la même source souligne que «l’émigration des populations plus jeunes et en meilleure santé a fragilisé le portefeuille de risques des assureurs libanais, laissant une population plus âgée, caractérisée par une sinistralité plus élevée, notamment dans le cadre de polices à renouvellement garanti. Cette situation est aggravée par une forte hausse des maladies graves, dont une augmentation estimée à 80 % des cas de cancer »  

Quand la guerre des prix fragilise l’industrie de l’assurance

La concurrence et la compétitivité sont, en principe, des moteurs essentiels à la bonne santé d’un marché. Mais au Liban, certains assureurs ont engagé une stratégie commerciale excessivement agressive, tirant les prix des polices d’assurance santé vers le bas à des niveaux difficilement soutenables. Cette course au moins-disant tarifaire a contribué à désorganiser l’ensemble du secteur.

« Il s’agit d’acteurs intrus dans la profession, dépourvus de toute maîtrise des fondamentaux de l’actuariat et des mécanismes de la réassurance. Résultat : ils enregistrent des pertes en fin d’exercice », confie une source du secteur de l’assurance. Contraints de corriger a posteriori leurs erreurs de tarification, ces mêmes assureurs procèdent l’année suivante à des revalorisations brutales des primes, alimentant une instabilité préjudiciable tant aux assurés qu’à l’équilibre du marché.

Assainir un secteur de l’assurance en surpopulation

Le diagnostic est largement partagé par les professionnels : le secteur de l’assurance est saturé. Une réalité connue de longue date, mais à laquelle le ministère de l’Économie, pourtant autorité de tutelle, n’a jamais véritablement répondu. Aucune incitation fiscale, réglementaire ou financière n’a été mise en place pour favoriser les opérations de fusion-acquisition, pourtant indispensables à la consolidation du marché.

La dernière opération d’envergure remonte à 2021, avec la fusion entre Assurex et LIA, un événement resté sans suite. Résultat: le Liban compte aujourd’hui 54 compagnies d’assurance pour un marché évalué à 1,1 milliard de dollars, un contraste saisissant avec les Émirats arabes unis, où 35 assureurs se partagent un chiffre d’affaires de près de 15 milliards de dollars.

La réglementation des mutuelles

S’agissant des mutuelles, les professionnels du secteur ne plaident pas pour leur liquidation. Certaines affichent, au contraire, des performances opérationnelles satisfaisantes. L’enjeu réside davantage dans leur encadrement réglementaire que dans leur disparition.

Dans les faits, ces structures bénéficient d’un régime dérogatoire : elles ne sont pas soumises à la taxe de 11 % sur les primes d’assurance applicable aux compagnies traditionnelles, tout en étant tenues de se couvrir auprès de réassureurs. Une situation d’autant plus paradoxale que leur autorité de tutelle relève du ministère de l’Agriculture — une anomalie institutionnelle héritée des années 1960, jamais corrigée depuis.

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