La capture de Nicolás Maduro par les forces américaines samedi a replacé au cœur du débat une référence ancienne mais jamais totalement disparue de la politique étrangère américaine: la doctrine Monroe. Énoncée en 1823, elle pose les bases de la puissance américaine: l’hémisphère occidental devient une zone d’influence exclusive des États-Unis, où toute ingérence étrangère est jugée inacceptable.
Invoquée publiquement par Donald Trump pour justifier l’opération militaire au Venezuela, la doctrine Monroe refait surface dans un contexte profondément transformé, marqué par la compétition stratégique avec la Chine, la crise vénézuélienne et la volonté affichée de Washington de reprendre la main dans son environnement stratégique immédiat.
Une doctrine née pour repousser l’Europe
Le 2 décembre 1823, le cinquième président des États-Unis, James Monroe, déclarait: «Aux Européens, le vieux continent, aux Américains le Nouveau Monde».
À l’origine, il s’agissait d’une déclaration défensive. Monroe avertissait alors les puissances européennes que toute tentative d’ingérence ou de recolonisation dans l’hémisphère occidental serait considérée comme une menace directe pour la sécurité des États-Unis. En contrepartie, Washington s’engageait à ne pas intervenir dans les affaires européennes.
À l’époque, l’objectif était clair: protéger les jeunes États latino-américains fraîchement émancipés des empires européens, tout en affirmant progressivement le rôle des États-Unis comme puissance structurante du continent.
Le Venezuela a très tôt occupé une place centrale dans l’histoire de cette doctrine, servant à plusieurs reprises de déclencheur ou de justification à ses évolutions successives. C’est notamment le cas de la crise de 1902-1903, lorsque le blocus naval imposé au Venezuela par des puissances européennes a poussé le président américain Theodore Roosevelt à affirmer le droit d'intervention des États-Unis dans la région.
Du principe défensif au «Big Stick»
La doctrine Monroe ne tarde cependant pas à changer de nature. En 1904, Roosevelt y greffe son célèbre corollaire: les États-Unis se réservent désormais le droit d’intervenir militairement dans les pays latino-américains jugés instables, afin de prévenir toute ingérence européenne. C’est l’ère de la «Big Stick diplomacy», qui accompagne la sécurisation du canal de Panama et une série d’interventions directes dans les Caraïbes et en Amérique centrale.
Durant la guerre froide, cette logique est réactivée au nom de l’anticommunisme: crise des missiles de Cuba, Nicaragua sandiniste, pressions sur Caracas à différentes périodes. À chaque fois, la doctrine Monroe sert de cadre rhétorique pour habiller des objectifs stratégiques, économiques ou sécuritaires plus larges.
Le «corollaire Trump», une doctrine assumée
Ce qui distingue la période actuelle est le caractère assumé et formalisé de cette réinterprétation. La Stratégie de sécurité nationale (National Security Strategy) publiée en novembre 2025 ne se contente pas d’évoquer l’héritage Monroe: elle introduit explicitement un «corollaire Trump», présenté comme une «restauration de la prééminence américaine dans l’hémisphère occidental».
Le document détaille une stratégie structurée autour de deux axes. Le premier consiste à enrôler des partenaires régionaux pour contrôler les migrations et les trafics, sécuriser les routes maritimes et stabiliser l’environnement immédiat des États-Unis.
Le second vise à étendre l’influence américaine en marginalisant les acteurs extra-hémisphériques, au premier rang desquels la Chine et la Russie. Il s’agit aussi de sécuriser des actifs jugés vitaux: ports, infrastructures énergétiques, minerais critiques et chaînes d’approvisionnement.
La doctrine Monroe revisitée marque un recentrage stratégique clair: moins d’engagements lointains, davantage de moyens concentrés dans l’hémisphère occidental considéré comme la condition préalable de la sécurité et de la prospérité américaines.
Le Venezuela comme terrain d’application
Trump a explicitement relié l’opération contre Maduro à la doctrine Monroe, accusant Caracas d’héberger des «adversaires étrangers» et de menacer les intérêts énergétiques et sécuritaires des États-Unis. Le président a même affirmé que Washington «gérerait» le pays jusqu’à l’émergence d’une transition jugée acceptable.
Une analyse du Royal United Services Institute (RUSI) souligne que le «corollaire Trump» vise d’abord à empêcher toute implantation durable de puissances non hémisphériques dans la région, qu’il s’agisse de capacités militaires ou du contrôle d’actifs stratégiques. Dans ce cadre, le Venezuela apparaît comme un terrain d’application emblématique de cette doctrine, conçue pour réaffirmer la prééminence américaine dans l’hémisphère occidental.
Sur le plan juridique, le RUSI rappelle toutefois que les États-Unis disposent d’instruments régionaux comme le traité de Rio – un pacte de défense collective interaméricain autorisant des mesures communes en cas de menace grave – ou le cadre de l’Organisation des États américains – un forum politique et juridique de gestion des crises hémisphériques.
Ces mesures pourraient servir de base multilatérale à une gestion de crise, évitant une rupture frontale avec le droit international tout en préservant la liberté d’action américaine.
Monroe, version XXIᵉ siècle
La réactivation de la doctrine Monroe à travers le «corollaire Trump» illustre une continuité plus qu’une rupture. Les moyens changent, les justifications évoluent – lutte contre les cartels, contrôle migratoire, sécurisation énergétique, rivalité sino-américaine – mais l’idée centrale demeure: l’hémisphère occidental constitue une zone d’intérêt vital pour les États-Unis.
En plaçant le Venezuela au cœur de cette démonstration de force, Washington envoie un message clair: la doctrine Monroe n’est plus seulement un principe historique, mais un instrument actif de projection de puissance. Reste à savoir si cette stratégie renforcera durablement la position américaine ou si elle alimentera, à terme, les dynamiques qu’elle cherche précisément à contenir.




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