Il ne s’agit plus, en Iran, d’une contestation de plus venant s’ajouter à la longue série de crises que la République islamique a appris, au fil des décennies, à contenir par la répression, l’intimidation ou la diversion extérieure. Ce qui se joue aujourd’hui est d’une autre nature: une érosion profonde, progressive mais désormais visible, des fondements symboliques, idéologiques et psychologiques du système. Une crise qui ne se limite plus aux marges de la société, mais qui traverse l’ensemble du corps social et atteint le cœur même du pouvoir.
Depuis le 28 décembre, des manifestations ont éclaté à Téhéran à l’initiative de commerçants protestant contre la flambée des prix et l’effondrement continu du rial. Dans un pays soumis à des sanctions internationales prolongées et récemment durcies, l’inflation dépasse désormais les 50 % sur un an, rendant le quotidien de larges pans de la population économiquement intenable. Très vite, ce mouvement, initialement circonscrit à la capitale, a trouvé un écho dans plusieurs universités, à Téhéran comme en province, marquant un élargissement symbolique de la contestation.
Si les revendications demeurent d’abord économiques, les slogans entendus dans la rue révèlent un malaise politique bien plus profond. Pour David Rigoulet-Roze, chercheur à l'Institut français d'analyse stratégique (IFAS), associé à l'EISMENA et rédacteur en chef de la revue Orients Stratégiques chez l'Harmattan, interrogé par Ici Beyrouth, l’Iran est entré dans une phase inédite: «Tous les facteurs de crise – économiques, sociaux, politiques et symboliques – se cumulent et s’agrègent. Nous ne sommes plus face à une crise conjoncturelle, mais à une crise systémique devenue ingérable pour les autorités».
Une rupture générationnelle et idéologique assumée
L’un des marqueurs les plus frappants du mouvement actuel réside dans l’émergence explicite de slogans favorables à un retour de la monarchie des Pahlavi. Une évolution sans précédent, estiment les observateurs. Jusqu’ici, les mobilisations visaient principalement la chute de la République islamique sans formuler clairement d’alternative. Désormais, une partie des manifestants nomme ce qu’elle souhaite voir disparaître – mais aussi, de plus en plus, ce qu’elle envisage comme une alternative et projet politique, voire une exigence.
Pour Fahimeh Robiolle, Franco-Iranienne, ancienne ingénieure nucléaire et chargée de cours en leadership et résolution de conflits, également interrogée par Ici Beyrouth, cette dynamique dépasse largement une crise économique ou sociale. «Ce qui se joue aujourd’hui est une rupture politique nette, assumée et idéologiquement structurée, portée par une jeunesse qui ne croit plus ni à la réforme du système, ni à sa capacité de survie», analyse-t-elle.
Ce basculement est avant tout générationnel. La jeunesse iranienne, née bien après la révolution de 1979, ne partage ni la mémoire traumatique de la monarchie, ni les récits construits par la République islamique pour diaboliser l’ère du Shah. «Cette génération juge sévèrement ses aînés, accusés d’avoir accepté ou accompagné un système qui a conduit le pays à l’effondrement économique, social et moral», souligne Fahimeh Robiolle.
La réhabilitation symbolique des Pahlavi, perceptible dans des slogans parfois codés mais de plus en plus explicites, relève moins d’une nostalgie historique que d’un rejet frontal de l’ordre actuel. David Rigoulet-Roze y voit également une réappropriation plus large de l’identité nationale iranienne, préislamique et millénaire: «Le régime à tenté, après la guerre dite des 12 jours, de mobiliser le nationalisme iranien en espérant pouvoir capitaliser dessus pour ramener la société aux côtés des autorités, mais ce calcul semble se retourner contre elles car ces références préislamiques sont désormais utilisées contre le pouvoir clérical».
Un pouvoir sous pression, entre répression et perte de contrôle
Sur le terrain, les signes d’essoufflement du régime s’accumulent. La contestation touche désormais plus de quarante villes, traverse toutes les catégories sociales – commerçants, étudiants, lycéens, femmes issues de milieux conservateurs – et ne se limite plus aux grandes métropoles. Les autorités, encore marquées par les soulèvements de 2019 et de 2022, restent en alerte permanente. Officiellement, la fermeture temporaire d’écoles et d’administrations a été justifiée par des raisons énergétiques et de pollution atmosphérique, pourtant ces jours-ci, le ciel n’a jamais été si limpide, sans lien reconnu avec les manifestations.
Face à la grogne, le président Massoud Pezeshkian a multiplié les signaux d’apaisement, appelant à entendre les revendications «légitimes» et annonçant plusieurs mesures économiques, dont le remplacement du gouverneur de la Banque centrale et une hausse salariale de 20 % prévue dans le budget 2026. Des annonces jugées largement insuffisantes au regard de l’inflation galopante. En parallèle, le pouvoir judiciaire a averti qu’aucune tentative de politisation du mouvement ne serait tolérée.
Pour Fahimeh Robiolle, le régime ne dispose plus des mêmes leviers coercitifs qu’auparavant. «L’effondrement économique touche aussi les forces chargées de la répression, dont les salaires ne permettent plus de subvenir aux besoins élémentaires». À cela s’ajoute la diminution du recours aux supplétifs étrangers et aux relais régionaux, faute de financements, dans un contexte de priorités sécuritaires affaiblies. Le face-à-face est désormais essentiellement interne: des Iraniens contre d’autres Iraniens, une configuration historiquement instable.
Autre rupture majeure: le décrochage entre la population iranienne et la politique régionale du régime. Les slogans «Ni Gaza, ni Liban, je donne ma vie pour l’Iran» ne sont plus marginaux. Ils traduisent un rejet massif de l’idéologie de l’exportation révolutionnaire, perçue comme un gouffre financier et un facteur d’isolement international. Une escalade extérieure, souvent utilisée par le passé pour détourner l’attention, semble désormais inefficace. «La population n’est plus prête à se mobiliser pour des causes extérieures. Une telle fuite en avant serait extrêmement dangereuse pour le régime», avertit David Rigoulet-Roze.
Le durcissement de la répression constitue enfin un indicateur clé de la fragilité du système. Le nombre d’exécutions a fortement augmenté depuis 2024, plaçant l’Iran parmi les pays affichant le plus fort taux d’exécutions par habitant. Une violence judiciaire que Fahimeh Robiolle interprète comme un signe classique de fin de cycle autoritaire: lorsque le contrôle politique s’effrite, la terreur devient l’ultime outil. Cette répression vise en priorité les figures associées, de près ou de loin, au courant monarchiste, désormais perçu comme une menace existentielle. «La répression est dans l’ADN du régime, mais elle ne suffit plus à reprendre la main», observe, de son côté, David Rigoulet-Roze.
Trump s’active
Dans ce contexte explosif, la déclaration de Donald Trump, vendredi matin, affirmant que les États-Unis interviendraient si le régime iranien ouvrait le feu sur des manifestants pacifiques, a provoqué de vives réactions. Le ministère iranien des Affaires étrangères a immédiatement rejeté toute ingérence, affirmant que «les Iraniens ne permettront aucune intervention étrangère» et qualifiant la menace américaine de «violation flagrante du droit international».
David Rigoulet-Roze se dit «sidéré» par cette sortie du président américain, qu’il juge à la fois surprenante et contradictoire avec sa ligne habituelle de non-interventionnisme. Fahimeh Robiolle y voit, au contraire, une logique transactionnelle: «Trump raisonne en businessman. Pour lui, ce régime est un obstacle économique. Un Iran débarrassé des mollahs est un marché immense».
Reste que, sur le terrain, cette prise de position américaine ne semble pas modifier la nature du mouvement. La contestation demeure avant tout endogène, portée par une société qui ne demande plus des ajustements, mais un changement radical de système.
La fin d’un cycle ?
L’Iran serait-il donc à la veille d’un effondrement spectaculaire ? Une chose apparaît acquise: le cycle fondateur de la République islamique est profondément entamé. l’Iran traverse l’une des crises les plus graves de son histoire contemporaine. Les piliers idéologiques de la République islamique sont fissurés, la peur a changé de camp, et les tabous — religieux, politiques, historiques — se sont effondrés. Le contrat social sur lequel elle reposait est rompu. Reste une inconnue majeure: le temps. À ce sujet, David Rigoulet-Roze affirme: «Le régime était déjà condamné depuis les manifestations qui s'étaient produites dans le prolongement du décès de Mahsa Jina Amini. Mais sa chute effective demeurait difficile à prévoir. Pour autant tous les éléments semblent aujourd'hui réunis pour la rendre possible à brève échéance». Ce qui s’effrite aujourd’hui, ce n’est pas seulement l’autorité du pouvoir, mais le récit qui la légitimait depuis 1979. Pour Fahimeh Robiolle, il n’est plus question que de quelques jours, avant que Reza Pahlavi prenne la relève.
En attendant, réduire le mouvement actuel à une simple crise économique reviendrait à en manquer l’essentiel. L’Iran n’est plus seulement en train de protester: il est en train de se redéfinir. Et cette recomposition silencieuse, mais profonde, pourrait s’avérer bien plus déstabilisatrice que n’importe quelle explosion de colère ponctuelle.




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