
Pour sa première visite officielle à l’étranger, le président de la République, Joseph Aoun, se rendra dimanche en Arabie Saoudite. Il est attendu, deux jours plus tard, au Caire où se tiendra le sommet extraordinaire du Conseil de la Ligue arabe.
Ces déplacements pourraient constituer un tournant potentiel dans les relations diplomatiques entre le Liban et les pays arabes, plus particulièrement entre Beyrouth et Riyad et marquer le début d’une ère nouvelle pour la coopération bilatérale entre les deux nations. A travers cette visite, de nombreux enjeux, tant politiques qu’économiques, se dessinent, avec des attentes élevées sur les résultats de cette rencontre.
On rappelle, à cet égard, qu’au cours des dernières années, les relations entre le Liban et l’Arabie saoudite ont traversé des périodes de turbulences. Et pour cause! L’ingérence étrangère – notamment iranienne – dans les affaires du pays, les choix politiques de certaines factions libanaises, en particulier le Courant patriotique libre (CPL) dont l’ancien chef et prédécesseur de Joseph Aoun, Michel Aoun, avait établi une alliance avec l’un des principaux proxies de l’Iran, le Hezbollah, et l’instabilité du pays principalement due à la corruption.
Aujourd’hui, c’est une image autre du pays que le nouveau président cherche à établir. Celle d’un Liban nouveau, placé sous le signe d’une équation nouvelle “armée, peuple, État”, préconisée par le discours inaugural du général Joseph Aoun et qui s’oppose à celle prônée par le Hezbollah “armée, peuple, résistance”, la résistance n’ayant plus lieu d’être. Cette nouvelle donne a également été le point d’appui du gouvernement de Nawaf Salam, formé le 8 février dernier et jouissant désormais de la confiance du Parlement (confiance votée mercredi au terme de deux journées de vote).
Le rétablissement d’une relation complexe mais essentielle
Il ne s’agit pas de la première visite de Joseph Aoun en Arabie. Avant d’être élu à la tête de l’État, celui qui fut commandant en chef de l'armée s’était rendu à Riyad, en décembre 2024, à l’invitation de son homologue saoudien, le général Fayad ben Hamed al-Rouwaili. Les discussions avaient alors porté sur “la coopération entre les armées des deux pays, notamment les moyens pour Riyad de soutenir les forces régulières libanaises face aux nombreux défis qu’elles affrontent, afin qu’elles puissent mener à bien leur mission de préservation de la sécurité et de la stabilité du Liban".
En proie à une crise sécuritaire sans précédent en raison de la guerre dans laquelle le Hezbollah a entraîné le pays contre son gré, le Liban est aussi sous le joug d’un cataclysme tant politique qu’économique et social. Nombreux sont donc les défis auquel devra désormais faire face le pays pour, d’une part, procéder au redressement de toutes ses institutions et se sortir du gouffre dans lequel il sombre depuis (au moins) 2019, et, d’autre part, gagner la confiance de la communauté régionale et internationale et obtenir les soutiens financiers et politiques qui lui sont promis.
D’autant plus que le royaume a abandonné sa casquette de “philanthrope”, se faisant de plus en plus pragmatique et prudent quant aux aides qu’il octroie. Celles-ci sont désormais calculées et ne se font que sur la base de garanties concrètes que doit fournir le president Aoun aux autorités saoudiennes. Ces garanties sont telles que, pour bénéficier du soutien saoudien, le Liban doit procéder à des réformes majeures
Une visite stratégique: l’économie en jeu
Jeudi, le directeur général du ministère de l'Économie, Mohammad Abou Haïdar, a fait état de projets de 22 accords qui devraient être signés prochainement, probablement lors d’une deuxième visite du président en Arabie, comme l’a affirmé M. Abou Haïdar, interrogé par Ici Beyrouth. “Ces accords nécessitent quelques ajustements légaux et logistiques avant d’être finalisés et soumis au président”, a confié le directeur général, avant de préciser que des rencontres sont prévues à cet effet avec le conseiller de Joseph Aoun aux affaires économiques et avec les ministres concernés.
Il convient, à cet égard, de souligner que ces accords concernent la coopération commerciale, relative aux domaines des expositions, de la propriété intellectuelle, de la protection des consommateurs, des céréales, de l'environnement, de l'agriculture et de l'eau, de l’éducation et de l’enseignement supérieur, de la culture (en ce qui concerne Dar al-Fatwa), du logement, de l’information, de l'investissement en matière de transport maritime, des exportations, de la défense civile, de la justice, des systèmes de qualité, de douanes, de la défense militaire, de lutte contre le terrorisme et contre l’évasion fiscale, ainsi que la coopération entre la Banque du Liban et l'Agence monétaire saoudienne et entre les directions générales de l'aviation civile des deux pays. “Nous sommes optimistes quant à la reprise de la coopération avec le royaume, au regain de confiance de l’Arabie dans le secteur public et privé au Liban, à la création d’emplois et à la réduction du chômage”, souligne M. Abou Haïdar.
l'Arabie saoudite était considérée comme l'un des plus grands marchés du Liban en termes d'exportations (environ 10% de ses exportations totales, avec des montants qui s’élevaient à 700 voire 800 millions de dollars), jusqu'à ce que cette artère vitale pour le Liban soit gelée, surtout vers la fin 2021, après que le ministre libanais de l'Information de l’époque, George Cordahi, eut critiqué l'implication de l'Arabie saoudite dans la guerre au Yémen. Déclenché en 2014, le conflit militaire opposait le pouvoir, soutenu par une coalition militaire dirigée par Riyad, aux rebelles, principalement appuyés par l’Iran.
La mainmise du Hezbollah sur la scène politique libanaise et la réticence des dirigeants à effectuer les réformes requises ont également contribué à la dégradation des relations. Ainsi, et en pleine crise politico-économique au pays du cèdre, le royaume avait-il décidé d'interdire toutes les importations du Liban. Les flux commerciaux entre les deux pays avaient également été affectés par la saisie de pilules de Captagon dissimulées dans des légumes libanais à destination du royaume.
Vers une levée des restrictions de voyage?
Une des questions cruciales qui entourent cette visite est la levée progressive des restrictions de voyage imposées, au lendemain de l’incident avec Cordahi, en 2021, par l'Arabie saoudite et qui ont grandement affecté les ressortissants libanais. Il semblerait, selon certaines sources, que la levée de ces restrictions pourrait faire partie des négociations diplomatiques entre le président Aoun et le prince héritier, dirigeant de facto de l'Arabie saoudite, Mohammad ben Salmane.
Trois jours nous séparent de la visite de Aoun à Riyad et les observateurs de s’interroger: cette rencontre marquera-t-elle l’aube d’une véritable réconciliation entre le Liban et l’Arabie saoudite? Se limitera-t-elle à un réajustement tactique de la part de Riyad? Si ce voyage pouvait réellement amorcer un nouveau chapitre de coopération, la prudence reste de mise, et il faudrait attendre les résultats concrets de cette rencontre pour savoir si le Liban parviendra à sortir de son marasme grâce à une alliance renouvelée avec son voisin saoudien.
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