Qui tient vraiment le détroit d'Ormuz ?
Des navires sont visibles dans le détroit d'Ormuz, au large de la ville portuaire de Bandar Abbas, dans le sud de l'Iran, le 10 août 2026. ©Atta Kenare / AFP

Le détroit d'Ormuz est devenu, ces derniers mois, l'enjeu central du conflit opposant les États-Unis à l'Iran. Téhéran a d'abord fermé la voie d'eau aux navires jugés hostiles, avant qu'un protocole d'accord signé le 17 juin ne permette une reprise partielle du trafic. Cet accord s'est effondré début juillet après une série de frappes réciproques, et depuis, Iran et États-Unis se disputent le contrôle du passage à coups de déclarations contradictoires. 

Mi-août, Donald Trump évoquait la possibilité que Washington prenne en charge le territoire du détroit, tandis que Téhéran maintenait que seuls les navires munis d'une autorisation iranienne pouvaient légalement transiter. Entre ces deux versions, la réalité du terrain reste difficile à établir, mais pas totalement insaisissable.

Deux autorités qui se contredisent

Sur le plan institutionnel, l'Iran a formalisé sa revendication en mai en créant la «Persian Gulf Strait Authority», qui affirme qu'aucun navire ne peut franchir le détroit sans permis délivré par ses soins, selon un rapport du Congressional Research Service, le service de recherche du Congrès américain. Téhéran s'appuie sur le protocole de juin, qu'il interprète comme une reconnaissance de son droit d'administrer la voie d'eau. 

Le même rapport souligne toutefois que cette revendication contredit la géographie: le détroit comprend à la fois des eaux territoriales iraniennes et omanaises, et Oman ne s'est jamais rallié à la position iranienne, préférant une ambiguïté stratégique pour rester en dehors du conflit.

Washington, de son côté, revendique un contrôle militaire du passage tout en maintenant un blocus naval visant les navires liés à l'Iran, ce qui, par construction, contredit l'idée d'une libre circulation garantie. 

Le 12 août, le secrétaire à l'Énergie Chris Wright affirmait que les exportations pétrolières du Moyen-Orient étaient revenues à la normale.

Ce que montrent les données de trafic

C'est sur ce terrain que les données de tracking indépendantes deviennent précieuses. Selon la société de renseignement maritime Kpler, citée par Al Jazeera, 236 navires ont transité par le détroit entre le 1ᵉʳ et le 19 août, loin des quelque 130 navires quotidiens d'avant-guerre. Parmi eux, 83 ont ouvertement emprunté la route nord revendiquée par l'Iran, contre seulement trois ayant publiquement utilisé la route sud imposée par Washington. 

Mais l'écrasante majorité, 148 navires, soit plus de six sur dix, a transité par des routes non identifiées, transpondeurs éteints. Cette pratique permet aux navires de réduire leur visibilité face aux frappes, malgré les risques que cela fait peser sur la sécurité maritime.

Un baromètre de la peur, pas du contrôle

Ce brouillage massif interdit toute conclusion définitive sur qui domine le trafic dans son ensemble. Mais parmi les navires dont la route est identifiable, un déséquilibre net apparaît: bien plus de navires défient ouvertement les menaces américaines en empruntant la route iranienne que l'inverse. 

Cette lecture contraste avec celle formulée un mois plus tôt par Kpler elle-même. Homayoun Falakshahi, responsable de l'analyse du pétrole brut de la société, déclarait à CNN qu'il semblait que l'Iran ait au moins partiellement perdu le contrôle du détroit, une évolution nette par rapport au mois précédent, où le trafic était quasiment nul. Les deux analyses ne sont pas incompatibles : l'une mesure la reprise globale du trafic, l'autre la répartition entre routes revendiquées.

Le doute s'installe jusqu'à Téhéran

Le débat le plus révélateur se joue peut-être à l'intérieur même de l'Iran. Selon le Guardian, une controverse oppose les partisans d'une fermeture prolongée à ceux qui jugent que la valeur stratégique du détroit s'érode à mesure que les voisins du Golfe développent des pipelines et des routes alternatives.

Ces routes existent déjà, mais restent limitées: l'oléoduc saoudien East-West (Petroline), qui relie les champs pétroliers du Golfe au port de Yanbou sur la mer Rouge, et l'oléoduc émirati Habshan-Fujairah (Adcop) offrent ensemble une capacité estimée entre 3,5 et 5,5 millions de barils par jour selon l'Agence internationale de l'énergie, loin des quelque 20 millions de barils qui transitaient quotidiennement par Ormuz avant la guerre. Plus l'Iran brandit le levier d’Ormuz, plus il pousse les autres à s'en affranchir, retournant l'arme contre celui qui la manie.

Faut-il trancher ? Aucune des deux puissances ne peut revendiquer un contrôle absolu : ni Washington, qui ne peut facilement garantir la sécurité de tout navire empruntant sa route, ni Téhéran, qui voit une partie croissante du trafic lui échapper via des routes dissimulées.